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22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 13:39

 

1. Qu’avez-vous fait depuis votre année de formation au sein du Master, et quelle est votre activité actuelle ? 

 

Après l’incroyable expérience qu’a été le projet « Tunis sur le divan », que j’ai coordonné en juin 2015 à Tunis avec l’Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine (France) et l’École de l’acteur du Théâtre National Tunisien, et les résultats à la fois surprenants et alarmants que nous avons obtenus, l’envie de partir sur les routes et de psychanalyser d’autres villes ne me quitte pas. Un projet dans ce sens là est en cours… En parallèle, je travaille sur un cycle de mini-portraits vidéo consacrés aux figures majeures dans l’évolution des arts de la rue au sud et au nord de la Méditerranée et que j’essaie de subventionner grâce à mon association PIIA (Projets et Initiatives inter-méditerranéennes pour l’Art) que j’ai montée l’année dernière à Marseille avec une camarade de notre Master ainsi qu’une amie de la Fai-Ar.

 

En été 2016, j'ai coordonné et mis en scène mon premier spectacle "La Nuit des Etoiles" en compagnie du danseur Selim Ben Safia, à travers les 15 hectares de jardin de Dar Sebastien, dans le cadre du Festival International de Hammamet (Tunisie). Et là je suis en pleine préparation de la seconde édition... 

 

2. Que défendez-vous ? 

 

L’artiste doit se remettre en question, en tant que créateur et en tant que citoyen, et se re-situer dans l’« ici et maintenant » dans lequel il se trouve. Créer dépend d’un contexte, surtout quand on crée dans la rue. L’artiste doit réapprendre à voir, à écouter, à sentir, à chercher, à marcher, à se taire et à observer. Partir de la nécessité de la rue, qui est là devant nos yeux, présente dans le quotidien de chacun. Puiser dans la saleté des rues, dans les odeurs, dans les chats errants, dans la marche des prostituées, dans la couleur des fruits pourris et des murs délabrés. Mais aller aussi ailleurs, et ne pas croire qu’il n’y a que la pauvreté qui inspire. Aller vers la mer, vers la montagne, vers les cités et regarder puis pourquoi pas discuter. Il y a un lien concret qui doit se créer entre l’artiste et le contexte socio-économico-urbanistique de la ville, sinon il y a toujours le risque de la rupture, du gouffre de la carte postale, celle qui tranche entre ce que l’on vit et ce que l’on raconte. Celle qui nous éloigne de la pertinence de l’art, pour nous éblouir avec la superficialité des clichés. Chercher, s’immiscer, se perdre mais en parler à travers un prisme, celui du regard de l’artiste, perçant, fou et conscient. Car la conscience de la rue, de ce qui nous entoure, est loin d’être innée ou facile à acquérir. Il faut y travailler, il faut s’épuiser à chercher cette conscience de soi dans l’espace, de son individualité dans le commun et jouer du privé et du public que les autres par habitude ou par paresse ne voient plus. Dénoncer la rue dans la rue. Parler du citoyen dans son espace, sur son « territoire ». Bousculer, arrêter, interrompre, interpeller, siffler ou regarder et s’en aller. L’artiste a le choix de l’expression et du contact avec l’autre mais il a la responsabilité d’y faire face et d’en assumer les conséquences. L’art dans l’espace public sans prise de conscience suivie de prise de position puis de prise de responsabilité ne serait qu’une énième animation de rue, qu’un mouvement sans poésie, une parole sans voix. 

 

3. Quels sont les enjeux culturels majeurs actuellement à vos yeux ? 

 

Lorsqu’on y regarde de plus près, on voit qu’aujourd’hui en Tunisie, plus de quatre ans après la Révolution, outre les manifestations qui sont devenues beaucoup plus fréquentes que durant l’ère Ben Ali, l’usage quotidien de la rue n’a pas tant changé : les lieux les plus fréquentés demeurent les cafés, où on s’installe pour discuter. Certes, maintenant on discute de tout, on débat, on échange, et on s’emporte mais on est toujours dans un usage unique de la pratique de l’espace public. L’espace public est relativement plus accessible, mais le Tunisien a encore du mal à y faire un usage plus poussé de sa liberté. La parole prime, elle est le moteur de l’activité publique, le corps lui est aussi statique dans son rapport à l’espace que sous la dictature. La parole peut, bien entendu, être considérée comme action mais dans ce cas précis elle est le symptôme majeur du traumatisme du « citoyen figé », celui qui durant de nombreuses années associait la liberté de parole à la liberté politique sans pour autant questionner son pouvoir d’action, et son rôle dans l’espace par rapport à cette liberté politique. Autant qu’une parole libérée, le corps a besoin de partir à la conquête de l’espace public politique, de se le réapproprier pas uniquement par le discours mais par le geste, la marche, l’exploration, le changement de trajectoires et de parcours. Partir à l’exploration d’une ville confisquée se dit, se crie, se conteste, mais doit aussi se pratiquer. Et cela s’applique encore plus à Tunis, centre névralgique de l’action politique.

 

4. Que voulez-vous faire dans les 10 prochaines années, quelles idées voulez-vous défendre ? 

 

L’une de mes priorités est la formation. Je souhaite développer en Tunisie une formation supérieure consacrée aux Métiers de la Culture et de la Médiation, en m’inspirant des formations que j’ai moi-même eu la chance de suivre durant mes années d’étude à Paris. J’aimerais ainsi permettre aux jeunes passionnés par la culture et les arts, et qui ont envie d’en comprendre les rouages et de contribuer au développement d’une véritable politique culturelle Tunisienne, d’y parvenir dans leur propre pays. 

 

Essia Jaïbi (10ème promotion du Master, 2014-2015) conçoit et accompagne des projets artistiques et culturels en Tunisie et ailleurs. 

 

À lire également : Tunis sur le Divan.  

 

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Published by Master Projets culturels dans l'espace public - dans Parcours d'anciens étudiants

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